Pitié et allégeance à toi, Kira ! La foule s'inclina en silence, respectueusement devant cette idole masquée et inconnue.
 
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Vous tous qui êtes fatigués et chargés ... [Izû]

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Mar 4 Juil - 0:21

Il pleuvait des cordes. Le terrain vague s'était changé en mer de boue. L'eau ruisselait sur les mauvaises herbes, noyait les sacs plastiques et les emballages abandonnés. Au fond, la cabane se dressait tel un roc dans une crique brunâtre.

Le toit de la masure était fait de tôle. La tôle, c'est un matériau instable. Pour peu qu'elle soit mal fixée, elle glisse ; pour peu qu'elle ne soit pas traitée, elle rouille et s'effrite. Alors, on avait renforcé le toit. En-dessous de la tôle, on avait tendu une bâche translucide. Depuis des heures ce matin-là, la pluie pianotait sur les tôles et la bâche.

Un chat gris passa le drap qui servait de porte. Il agita sa queue touffue, miaula pour signifier sa présence, puis entra en propriétaire. Ici, c'était lui le maître - ici, où il n'y avait qu'une pièce. Un tapis épais réchauffait le sol en planches flottantes. Une cafetière attendait tranquillement sur un réchaud. Pourtant, l'animal ne se dirigea pas vers cette source de chaleur. Il contourna les petites piles de livres qui s'élevaient çà et là tels des îlots. Le chat naviguait avec grâce dans cet archipel de Babylone. Il savait qu'au milieu, dans sa forteresse de carton, un être vivant respirait.

Dès son arrivée ici, Meiji avait posé la bâche, et pas seulement. Il avait collé des morceaux de papier vitrail de toutes les couleurs au plafond. Il avait vu ça dans un livre sur l'Iran : une photo de la mosquée de Nasir-ol-Molk qui l'avait émerveillé. Il avait voulu la même chose ici et le résultat s'en approchait. Des éclats d'arc-en-ciel tombaient sur le tapis et les livres. La cabane était le centre de l'univers. L'homme était le centre du kaléidoscope. Il s'était assis en tailleur, un livre dans les mains. Dans ces moments-là, il ne rompait son immobilité de bouddha que pour tourner une page. Mais on ne trompait pas un chat. Le cœur du Sandman battait. Il produisait de la chaleur. C'était cette chaleur qui attirait l'animal. Il lui monta dessus, se lova au creux de ses jambes repliées.

Meiji esquissa un sourire d'une grande douceur. Il ne toucha pas le chat : celui-là réclamait les caresses quand il en voulait. Il releva lentement les coudes pour ne pas déranger le félin et continuer à lire. Ce matin, c'était les sonnets de Shakespeare. Il les connaissait par coeur depuis des années. Des matins et des matins à les lire ; et il recommençait. Il les lirait tous les matins du monde. Car chaque sonnet du Maître était un baiser de rosée sur le front.

Un gargouillement doux monta. Il concurrença le son de la pluie. Le café était prêt.

Quelqu'un toqua. Pas à la porte, mais sur la planche d'à côté. Le sourire du Sandman s'étira. Cette nuit-là, il s'était vu préparer assez de café pour deux tasses. Il l'avait fait au réveil. Parfait.

- C'est ouvert.

Un drap pouvait difficilement être fermé.


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Mer 5 Juil - 13:35



Tu as toujours savouré cet instant qui s'éternise et s’éprend à perdurer dans un ralenti nonchalant. Ce laps perpétuel où le jour darde sa transparence luminescente aux reflets fanés de la veille, quand les cieux dégradent leur sombre nuancier pour la percée d'une aurore saignante, le soleil comme un caillot dans la plaie béante distincte de l'horizon. Ce matin l’hémorragie se tait, interne. La contemplation de cette vie émergente s'esthétise sous d'autres ersatz chatoyant. Les néons sont des astres brumant leurs rayons au frôlement purgatif de cette drache persistante. Les perles de pluie se plantent à tes oripeaux analogues à des épines aqueuses, froides leurs aiguilles pénètrent tes remparts charnels, tu t'es laissé surprendre du caprice météorologique, en toute protection ce bonnet humide pèse sur tes tempes s’abîmant au travers leur exercice mental.

Tes méditations vont vers lui et les mystères que les lippes murmurent. « Il » serait le messager d'une lueur placide, de ces rares êtres ayant chu de leur état céleste sur Terre. « Il » serait doué d'une sagesse palpable, d'une résonance à amadouer le cœur des Hommes d'une sobre syllabe. « Il » serait ce phare pour l'humanité, Prométhée d'un siècle moderne prodiguant son feu d'espoir.      

Et quand bien même l'espérance est ténue, c'est au genre des mortels de s'y agripper.

Les filins à t'avoir chuchoté ces échos sont de vapeur et de narcotique, une source si peu potable que t'en viens même à te questionner sur sa véracité. D'ailleurs te serais-tu permis la rétorsion d'un rire si ton lobe frontal avait été vierge de toute pollution fumigène – tu es réceptif à tes pairs car la juxtaposition de vos cœurs se dope au prorata de l'insidieuse substance à encombrer vos poumons et votre encéphale.

T'es sous tes airs de petit con un enfant, un garçon blessé qui se panse d'auto-destruction. La parade est plus simple ainsi, plus lâche aussi. S’assommer la conscience de crainte de la toiser dans le miroir. Bâillonner ses pensées. Car l'acte même de cette introspection naturelle en revient à sentir toute la solitude qu'elle représente. Et combien elle est terrifiante peinturée de noir.  

Cette teinte en absence des autres s'impacte sur la surface moirée des grattes-ciel au loin. Tes pas quittent l'asphalte et s'enlisent dans la fange d'un terreau étranger. Le doux songeur résiderait sur ce fragment de terre promise oubliée.

Les traînées aqueuses moussent la boue, leur rideau se pourfend sous la masse d'une silhouette courbée, une attendrissante créature féline. Tes lèvres s'ourlent d'un rictus conquis devant ce chat qui se dérobe, te faisant constater dans sa fuite l'emplacement d'une masure de fortune.

L'antre d'un ange.

Les éloges s’authentifient au vibrato de sa seule voix.

Tes phalanges agrippent les pans de l'ouverture de son domaine, sa palette réverbère de purs coloris – contrario du monochrome externe – jeu de rétine et de lumière l'illustrant comme l'épicentre de ce vaste prisme optique. Il incarne présentement l'absoluité de cette toile bigarrée.  

Cette énergie primaire que les humains baptisent aura, tu la palpes contre la toison de ta chair apaisée, réchauffée.

Les roulis de pluie tambourinent les percutions de ton silence timoré. Leur vibration te ramène à la réalité de ton corps trempé jusqu'à sa dernière strate dermique.

« C'est donc vous... » L'intonation tranche d'une affirmation pantoise, si formelle que tu te surprends le premier de la spontanéité de son vouvoiement. Toi qui amputent, à l'ordinaire, le pluriel de la deuxième personne d'une désinvolture dressée aux conventions. A croire que le charisme d'âmes raréfiées ébranle le caractère des faux rudes.

Tu culpabilises du maigre échantillon de mots – de maux aussi. Ils sont nombreux, ceux que tu aimerais sortir et qui fuiront la barrière de ta bouche balafrée indubitablement, cette mansarde glisse des senteurs de confessionnal.  

Le premier aveux s'extirpent de tes cordes vocales, des tendons de violons usés. « Je suis Izû, et je vous cherchais. » Les inflexions imperceptibles égalisent les allocutions pompeuses. Il ne fait aucun doute qu'il est pourvu de cette oreille absolue. Cet autre sens qui perçoit la mélodie des cœurs sans besoin d'en cerner la moindre note.

Meiji n'est point à la hauteur de sa réputation. Il est bien plus céleste.  

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Lun 17 Juil - 2:17

Meiji eut un silence. Pas parce qu'il aimait le suspense à deux francs, mais parce qu'il était ainsi. Dans son monde de lenteur, chaque parole devait attendre de revenir en écho pour trouver une réponse. Le Sandman releva les yeux vers le dénommé Izû. Il ne sembla pas voir les balafres, ni les vêtements. Longuement, il contempla les figures du kaléidoscope qui tombaient du plafond sur la peau du garçon. Il y avait du bleu, et un peu de rouge.

Et puis il y avait la voix. Des inflexions profondes, un timbre vibrant. C'était complexe et mélodieux. Une métamorphose. Cela faisait cinq secondes, mais Meiji savait déjà. Restait à découvrir quoi. Il ne plongeait jamais dans l'âme des gens sans leur consentement.

- C'est moi, confirma-t-il. Je suis Meiji et vous m'avez trouvé.

Le chat, à son tour, tourna mollement sa tête triangulaire vers le nouveau-venu. Il ne s'enfuit pas, ne feula pas. Comme son colocataire, il était habitué aux visites. Et puis, restons pragmatiques : il n'allait pas retourner sous la pluie juste parce qu'un jeune maigrelet s'était invité chez eux.

- Tu voulais vraiment te réchauffer, Yojimbo, fit Meiji en caressant la nuque du félin.

Le chat ronronna - brièvement, comme pour approuver. Meiji tendit le bras, indiquant le tapis face à lui. C'était presque comme si une place attendait le jeune homme.

- J'ai fait du café.

Il ne demandait pas, ne lui imposait pas d'en boire. Il suffisait de servir. Donner, et ne pas dire à l'autre ce qu'il doit faire du don. Meiji disposa deux bols de porcelaine l'un face à l'autre ; il n'y avait que des bols ici. Ils servaient pour le thé, le riz, la soupe, et tout le reste. Le Sandman prit la cafetière et versa le précieux liquide avec une précaution scolaire. Toujours la plus grande révérence, même pour la plus petite des tâches.

- Je pense, dit-il, que le bonheur réside dans le fait de "faire". Ce n'est pas le résultat final qui importe. Il faut pleinement ressentir que l'on "fait".

Il reposa la cafetière, prit un sucrier en bois laqué et le posa à l'exact milieu entre les deux bols. Son œil le lui permettait. Il trouva que l'harmonie du tout était atteinte, et se redressa doucement. Le chat n'avait pas bougé de ses cuisses. Il fixait leur invité d'un regard perçant.

Meiji esquissa un sourire d'une politesse désarmante.

- J'ai vu une de vos œuvres, sur une palissade non loin d'ici. C'était très beau et ça m'a touché.

Il était sincère. En vérité, il était difficile de faire dire à Meiji quelque chose qu'il ne pensait pas. Il y avait un clou qui ressortait de la "palissade non loin d'ici", et ce garçon en avait profité. Il avait peint une colombe morte, faisant du clou l'arme mortelle qui avait épinglé l'oiseau sur la planche de bois.

- Yojimbo a aimé, lui aussi. Il a même essayé de décrocher la colombe.

Le chat ronronna encore une fois - ce son bref de l'approbation satisfaite. Les vapeurs du café s'élevaient en volutes. Elles réchauffaient l'air, faisaient oublier l'apocalypse au dehors. Leur brume léchait les piles de livres. C'était un monde au cœur du monde,
une île de couleurs émergeant de la boue.




"Dans un de mes songes, il y avait  un portrait de ma mère.  Je la regardais, et  je l'aimais."

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